mardi 29 juin 2021

goutte d'eau

goutte-d-eau
Tu aimerais écrire un poème
tout petit
comme une goutte d’eau
très pure
puis tu le ferais rouler délicatement
dans la paume de ta main
pour les autres

Quand tu cours
tu voudrais effacer la vitesse
du paysage
un peu comme quand tu prends le train
pour nulle part

Des murs se sont effondrés
derrière toi
devant toi
tu te tiens toujours debout

Ciel bleu
parfait
sans nuage
tu voudrais être un morceau de ce ciel
parfois

un gros caillou lisse et blanc
ou les branches d’un arbre graciles
qui frissonnent dans le vent

un poème de Thierry Metz
nu, pauvre et minéral

C’est ça que tu aimerais être

l’herbe et le soleil en même temps

une nuée de tourterelles qui vole

dans l’été qui éclate

dans la lumière

dans la poussière de l’été

dans le lit fruité et ombragé de la rivière.

(François-Xavier Farine, inédit, juin 2021.)

mercredi 23 juin 2021

Une lettre inédite du poète André Laude (1936-1995)

André Laude
47 rue chapon
75003 Paris

                                      Lettre du 4 novembre (1985 ?) à Éric Ballandras

andré-laude
J’ai bien reçu votre courrier. Je ne puis malheureusement pas m’abonner actuellement. Je suis – malade et chargé d’âmes – dans une situation économique pénible. Au point que l’écriture poétique est en sommeil.

Tous mes vœux à « la Bartavelle ».
Il me plaît que vous inaugureriez avec Georges Herment. Lui, Jean Malrieu, Gerald Neveu, tous morts, furent mes amis et furent amis entre eux, amitiés volcaniques.

J’ai participé à la naissance (et à l’agonie) de nombreuses revues. Épuisante aventure. Pourtant je persiste. Nous préparons entre France et Québec Levée d’encre. C’est François Vignes des Ed. la Table rase (où va paraître un volume d’hommages à Malrieu) qui est le maître d’œuvre.

Tenez-moi au courant. Je parlerai autour de moi.

Mes amitiés
André Laude.

vendredi 18 juin 2021

J’espère qu’elle lira ce poème… #10

AST-1983
Elle avait des cheveux
mi-longs 
châtains
de beaux petits seins ronds
son frère était le gardien
de but de mon équipe
dès qu’il a su
que j’étais avec sa sœur
il m’avait mis en garde
(d’ailleurs)
comme un grand frère précautionneux
elle m’a surpris plus d’une fois
par son étonnante douceur
qu’elle cachait sous l’exubérance
de ses rires
On roulait parfois dans l’herbe
d’un champ
aujourd’hui disparu
près de la caserne
des pompiers
quand j’allais la chercher
en bicross
à deux pas du terrain de foot
je mettais la gomme sur cette route
qui faisait des lacets heureux
Une fois c’est sa mère qui
m’a ouvert la porte
sans gêne, sans humeur                         
et sans peur non plus
J’ai bien aimé aussi
ce moment-là
quand je l’ai vue arriver
dans l’embrasure de la porte
de ma jeunesse
éblouie
je l’ai revue l’an dernier
lors d’un tournoi
dans mon village
avec mon fils dans les bras
trente-trois ans après
elle n’a pas osé me parler
moi non plus
son sourire très discret
a pourtant retenti
de toute sa force
sur nos quinze ans révolus
sur cette adolescence de feu
qui n’a jamais menti.

lundi 31 mai 2021

Benoit Jeantet, dandy poète…

pieds-nus-dans-la-neige
Benoit Jeantet
Pieds nus dans la neige
Encres de Marc Bergère
Éditions Mazette, mars 2021
14 Euros

On dirait que Benoit Jeantet écrit toujours le même poème : il y est souvent question d’une fille, suffisamment singulière, attrayante, d’une jeunesse « mythique », mordorée, et du temps qui passe inéluctablement… Mais c’est toujours avec une élégance rare et un ton qui n’appartiennent qu’à lui.

J’aimerais pouvoir
encore
m’émerveiller

Croire que les filles
naissent blondement
sur le trottoir
de l’ombre

Tous les textes que cet auteur avait publiés dans l’ex-revue N.A.W.A. en ligne, ces deux dernières années, étaient à peu près tous excellents. Il glissait souvent dans ces sortes de dérives ou de « rêveries sentimentales » des références fugaces au cinéma ou à la musique pop des années 80. Ce qui me ravissait. Car cela contribuait à donner plus de relief à ses divagations de « garçon perdu et éperdu ». De quoi faire grandir et rebondir le poème au-delà de son aporie ou de sa petite identité.

Il y a dans les poèmes de Benoit Jeantet quelque chose de l’ordre de la délicatesse et de l’indécrottable nostalgie…

J’ai encore oublié
que toute ta vie
tu avais attendu
un miracle

un petit oiseau
capable
de prendre
une position morale
assez claire
en dépliant le soir
comme une boîte de nuit
quand tous les lapins anonymes
ressortent du terrier
alors qu’il n’y a plus
ni lune
ni étoiles

Des fois, on sent poindre aussi une atmosphère ou des personnages vaporeux, énigmatiques, semblables à ceux qui hantent parfois certains romans de Modiano comme Villa triste ou Un cirque passe

En poésie, Benoit Jeantet me fait parfois penser à ce qu’incarne Jean-Louis Murat dans l’univers de la chanson. C’est un garçon à part. Un des derniers poètes romantiques et désespérés, mais il l’est, lui aussi, avec un zeste d’élégance.

Laissons-les
mener leur enquête
comme des singes
sur leurs bicyclettes
à la recherche
de nos cadavres
dans les eaux disputées
de la jeunesse


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