jeudi 8 décembre 2016

Michel Merlen, la blessure irradiante du réel


La poésie de Michel Merlen m'interpelle et m'émeut depuis longtemps. Je ne sais pas comment aborder cette poésie sans en faire trop. Elle est proche de l'épure et de l'essentiel. Chaque recueil de l'auteur que j'ouvre depuis plus 25 ans m'inocule sa perfusion de tristesse et de désir mêlés. Presque incidemment, la nudité lumineuse de cette poésie me retourne les tripes à chaque fois. 

Publications de Michel Merlen, poète français né en 1940
Quelques-unes des publications de Michel Merlen

Né en 1940 à Hyères et vivant en région parisienne, Michel Merlen, « poète sincère et discret », se bat depuis plusieurs années contre la dépression, la déréliction, sans néanmoins jamais céder un pouce au malheur, « tentant toujours de rejoindre », comme il l'écrit lui-même dans le poème Noyau, « la galaxie du bonheur de vivre ».

En 2016, sa dernière et fine plaquette « anthologique », Le prince des solitudes, a été publiée en catimini dans l'indifférence quasi générale. Je pense même que le poète, lui-même, n'a pas voulu l'ébruiter.

Jacques Josse - qui l'a bien connu naguère - parle de « ses poèmes tendus entre le bleu du ciel et le fil du rasoir ». Il a visé juste.

Je ne peux me résoudre à l'idée, qu'un jour ou l'autre, Michel Merlen n'écrive plus de poèmes. Jugez-en par vous-même... 

Marine 

Il y a urgence
plus rien ne bouge
jusqu'aux os qui se taisent
ce silence quel crime !
Il y a des ennemis de la poésie
partout
pourtant quand le long métro bleu
entre dans le port
sous les jeans
les cuisses s'ouvrent. 

Sept mois 

Sept mois sans douleur
sous anesthésie
sans prendre une femme
sous un ciel de lit.
Circuit de la solitude
double huit
à la chaîne
un maillon file
licenciement
Ma tête parking vide
la folie entre
sans crier gare
Chaque mot tu
avorte une image
à force d'atteindre le hasard
mon regard banalise les villes.

Extraits de Le jeune homme gris, le dé bleu, 1980.

Numérique

Précédé par les sirènes de l'urgence
tu pars au travail
tu as peur des consoles des écrans
qui t'attendent
tu préfères regarder les épaules
des filles qui n'ont pas fini de grandir

le bureau immense
ressemble à une exposition Kafka
tu avales comme un voleur du tranxène
impossible de reculer
les chiffres sont là
avec leurs yeux froids
ils calculent ta valeur marchande

Extrait de Généalogie du hasard, le dé bleu, 1986.

Angst

il t'est arrivé un accident. Comme des
coups de maillet sur la mémoire à vif.
Les sapins bleus tournent. Angst pèse
sur chaque mot. Chrysalide de la pen-
sée. Encre ou rasoir. Les petits pas de
l'écriture brillent sur le givre. Ne pas
laisser  se  dilater  les  pupilles.   Tu
dois   rejoindre la meute des vivants.

Extrait de Borderline, Standard, 1991.

Une promenade

L'air est pur comme une source
Le vent joue de la guitare avec les arbres
les feuilles mordorées réfléchissent le
soleil
une femme aux seins nus marche sur un
sentier

c'est le silence mais ce silence est gai
les oiseaux rêvent
la jeune femme sourit de bonheur
et signe ce parchemin

On a peur
quand on a soixante-deux ans
de parler d'amour

Il est difficile d'être
sans avoir été

J'écris
un couteau
à la main
et j'éventre le vide

J'ai très peur de ne
plus être lu
Je n'ai pas choisi les poèmes
que je te destine

ami, amitié
femme nue
encre soleil

Inédit, publié sur le site du « Printemps des Poètes ». 

Michel Merlen, un article complet et fouillé de Christophe Dauphin sur le site Les Hommes sans Épaules.

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