vendredi 16 octobre 2020

Richard Brautigan (1935-1984)


Loading Mercury with a Pitchwork 

Loading Mercury with a Pitchwork 
Your truck is almost full. The neighbors 
take a certain pride in you. They stand
             around watching. 


Tu charges du mercure à la fourche


Tu charges du mercure à la fourche 
ton camion est presque plein. Les voisins 
sont assez fiers de toi. Ils sont debout 
            tout autour et regardent. 

richard-brautigan-poesies-completes

Poème extrait de
Richard Brautigan, C’est tout ce que j’ai à déclarer : Œuvre poétique complète : édition bilingue, Le Castor Astral, coll. Poésie, 2016, 32 Euros.

mercredi 7 octobre 2020

Je me souviens #10

piscine-municipale-camping-monflanquin
En août 1986 ou 1987, je découvre le golf de manière peu orthodoxe. Dans le Lot-et-Garonne, près des tennis du Camping municipal de Coulon. Le fils du médecin du village a apporté dans son sac quelques clubs de golf, un tea et une balle. Devant nous, la longue étendue d’un terrain de rugby à l’herbe rase. Malgré ses conseils, les tentatives de notre petite troupe de vacanciers et de locaux sont peu concluantes. Dans le groupe, une force de la nature se tient quelque peu en retrait. Dès qu’il frappe la balle, son swing est presque parfait. Catapultée à vive allure, la balle ne tarde pas à s’élever très haut et très loin dans les airs avant d’atterrir au-delà du grillage de la piscine municipale, dans le grand bassin au milieu des baigneurs. Penauds et hilares, nous nous approchons du grillage pour réclamer le précieux projectile à une nageuse hébétée qui n’en croit pas ses yeux. Sur leurs serviettes alentour, les adultes nous dévisagent, avant de nous voir nous éloigner, en pouffant de rire, le cœur au bord des lèvres. (Golf aquatique)

jeudi 24 septembre 2020

Scène d’avant le confinement

Le week-end dernier
(dans le métro)
je me suis retrouvé face
à un psychotique
dès que j’ai croisé son regard
j’ai baissé la tête
en restant sur mes gardes
quand il est descendu
trois stations plus loin
j’ai vu ses pieds s’avancer vers moi
puis il m’a bousculé violemment
avant de descendre du métro
ce soir
(à nouveau) dans le métro
Un type au regard vague
s’adresse à moi :
je ne sais pas ce qu’elle m’a donné
cette copine comme cannabis
mais elle aurait pas dû
me faire ça à moi
ce n’était pas du cannabis en plus
c’était autre chose
elle aurait pas dû
me faire ça à moi
J’étais riche moi avant
vous savez
j’ai connu la richesse
Hé ouais
c’est plus profond qu’on pense
ce que j’dis
il faudrait m’écouter
(il hurle)
(les gens quittent le compartiment)
Hé, Monsieur, j’ai le diable en moi
vous savez
(il dit)
en triturant frénétiquement quelque chose
au fond de la poche de son blouson

avant de descendre juste après.

J’vous ai fait peur, hein, Monsieur ?

Bonsoir Monsieur !

dimanche 20 septembre 2020

La patience des buffles sous la pluie de David Thomas

david-thomas-la-patience-des-buffles
Le livre de Poche, n°31716, 2011
7,20 Euros

Né en 1966, David Thomas est un ancien journaliste qui se consacre aujourd'hui à l'écriture. Il excelle dans l'art de la micro nouvelle. Des textes directs, acides, sans concession, sur le monde et sur lui-même.
En le découvrant l'an dernier, j'ai tout de suite songé aux premières nouvelles du même acabit de Jean-Paul Dubois : Parfois je ris tout seul ou Vous aurez de mes nouvelles. Pas étonnant qu'il ait signé la préface de son premier livre !

16 224 minutes

    Trois fois par semaine je vais prendre ma femme dans le centre-ville en rentrant du boulot. Elle sort plus tôt que moi et elle en profite toujours pour voir ses copines ou faire des courses.
Ma femme n'est jamais arrivée une seule fois à l'heure à ces rendez-vous. À chaque fois, elle me fait poireauter entre dix et quinze minutes. J'ai fait le calcul, depuis que nous sommes ensemble, j'ai attendu ma femme 16 224 minutes. Un soir je suis arrivé au rendez-vous pile à l'heure, comme à mon habitude, et comme c'était à prévoir, elle n'était pas là. Alors, je suis parti. Je suis rentré onze jours, six heures et vingt-quatre minutes plus tard. On est quittes.