samedi 3 décembre 2016

Basquiat déflagration

Jean-Michel Basquiat exposition paris 2010
(« Nothing to be gained here ») 

Il sourit presque naïvement
dans un costume
trop grand pour lui
mais ce sourire
trahit aussi
toute la béance du monde

il a graffé sa jeunesse
partout
sur les murs de Manhattan
signant SAMO© 
puis s'est tué 
avant de naître 
une second fois
(à dix-huit ans)
sous le nom de Jean-Michel Basquiat

Comme Bacon
il peint l'intérieur des corps
tourmentés
parfois même au dos des tableaux
pieds nus sur le sol
sur des palettes de bois
des boîtes
des portes
hérissées de clous
à SoHo sur son frigo
sur un casque de Quaterback
reconstitue des châssis grossiers
et des toiles
aux formes étranges
ficelées, couturées
qu'il trimbale partout
avec de la grosse corde

Basquiat inonde
sa colère
sur le ventre de la toile
ou l'étale à grands cris
de rage contenue
une débauche de couleurs
crues
à vif
pleines d'aplats
et de biffures chroniques
qui nous emportent
dans leur transe
comme si la violence
et la douleur
dévoraient
notre propre crâne

et que dire de ces figures
rupestres (proches
des dessins d'enfants)
squelettiques
malingres
qui nous ramènent
aux temps anciens
à une sorte d'immaturité
primitive ?

Il est un peintre puissamment
précoce
les Galeries de New-York
Los Angeles Rotterdam
Paris Bâle et Zurich
s'arrachent son vertige
lui font saigner la peinture
par intraveineuses répétées

À vitesse grand V,
il couche ses obsessions
la dynastie des grands rois nègres
des boxeurs & jazzmen
noirs américains
la liberté du be-bop
née du sax' de Bird
le grise autant
que la fêlure des notes
qui s'échappe
de la trompette tempétueuse
de Miles Davis

Entre deux célébrations
Jean-Michel Basquiat exposition Paris 2010grandeur nature
Basquiat se fait un shoot ou deux
puis dévisse à son tour
dans les couloirs de la mort
rouges noirs et vert-de-gris
de l'héroïne
ce sont visions cauchemardesques
et fantasmatiques
où des totems-taureaux lui apparaissent
des têtes fardées, scarifiées
masques vaudous
surgissant des torpeurs
glaçantes
glacées

L'art ne joue plus
c'est une nitroglycérine
qui dévaste tout...
Mais Basquiat s'en fiche
travaille comme un damné
se cherche un autre Dieu
(plus grand que lui ?)
pour en réchapper
s'accroche désespérément
à la crinière Pop Art 
de Warhol
qui, hélas, n'est qu'une postiche

Il tâche de se sauver
de peindre
au-dessus du gouffre
comme un ultime pied-de-nez
au mal qui le ronge
à l'enfer térébrant
au cataclysme ensanglanté
des seringues qu'il se plante
dans les bras

Jusqu'à ce que le Radiant Child
se dissolve dans sa toile
s'épuise
dans le blanc qui l'aspire
de plus en plus seul
de plus en plus incompris
malheureux
violent
paranoïaque
dérivant dans une nébuleuse
de signes tragiques…

jusqu'à ce qu'on crève
avec lui
de dépit
de sidération
face au long cri de douleur
de cette peinture en fusion
pour laquelle
Basquiat s'est arraché
prématurément

au magnétisme de la mort
et de la vie.
 

Inédit, janvier 2011.

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