mardi 24 janvier 2017

Daniel Biga, le chant des retrouvailles - 1


Daniel Biga-2017
En juin 2003, Daniel Biga publiait au Castor Astral une anthologie au titre provocateur et dérisoire comme un panneau de manifestation : Le poète ne cotise pas à la sécurité sociale. Celle-ci reprend l’essentiel de son œuvre produite en 40 ans de
« poévie ». Elle nous rappelait que chaque livre de Biga est une fête qui, chaque fois, nous étonne, nous rassasie - Attention l'existence déboule - plaies et bosses y compris, entre rencontres et moments de grâce, un concentré d'énergies et d'humanité qui frappe au plexus solaire. Ce dernier livre tombait à point nommé. Chez les petits éditeurs, beaucoup de ses livres précédents étaient épuisés ; on ne pouvait pas compter pour prendre le relais sur les supermarchés de l'édition contemporaine.



Daniel Biga-poesie 1
 Poésie 1 n°15 - Mai 1971
Il y a à peine dix ans, je découvrais Daniel Biga dans une petite revue rouge et noire qui présentait « LA NOUVELLE POÉSIE FRANÇAISE ». Je fus cloué sur place par ses poèmes d'un lyrisme bouleversant.

Édité en 1969, son recueil Oiseaux mohicans fit l'effet d'une bombe dans le milieu poétique. Jean Rousselot, Alain Bosquet, Jean Orizet et Guy Chambelland le saluèrent aussitôt. Qui aurait pu deviner, en voyant ce cliché du poète paru en 1971 dans le n°15 de Poésie 1, que ce grand jeune homme au regard perdu pressait au fond de ses poches des poèmes tumultueux, bigarrés, narcissiques, écorchés, lesquels dénonceraient les aberrations de la société de consommation et le malaise social avec autant de force et de discernement ?

Le temps a passé depuis ; avec tant d'autres, possédés de poésie, je suis resté attentif et fidèle au Phénomène Biga. De son côté, Daniel Biga n'a jamais renoncé à sa révolte ni à son authenticité - l'âme et les tripes au dehors - le cœur écartelé entre sa solitude d'Amirat1 et la tentation de la ville moderne. Il s'est aussi assagi, conjuguant les couleurs de l'enfance, de son Sud natal, perpétuant encore dans ses textes la langue, la mémoire de ses aïeux.

Tant d'années, 40 ans, « à cheminer vers son Nirvâna », de Nantes où il enseigne, jusqu'à Nice où il reprend souffle, en retournant à la terre de ses racines... L'été, surtout, quand la cime des arbres incendie sa chevelure, Daniel Biga écrit à la lueur d'une bougie dans son ermitage de montagnes, à moins qu'il ne marche inlassablement, sac à dos en bandoulière, au cœur de la nature et du brasier.

Alors, avec Biga, comme avec les plus grands en poésie, renaît toujours, quand le temps en a décidé, le chant des retrouvailles. Le poète est là, bien vivant sur la page, lutte à bras-le-corps avec la chair des mots, se débat, cogne, gueule de tout son être : révolté, tendre, amer, désespéré, spontané, sensible, ébloui, ou provocateur, bref, humain et batailleur...

Si bien que lorsque l'humanité recule comme l'utopie, nous sommes quelques uns à espérer des nouvelles de Daniel Biga. Que Biga « l'outlaw » nous délivre et mitraille nos petitesses et nos résignations, la poésie au poing.

Pour ces mille et une petites choses, il était tentant de revenir avec Daniel Biga sur son parcours. 

F-X Farine : Daniel Biga, on est assez dérouté, lorsqu'on découvre vos premiers poèmes, par leur côté protéiforme. Une critique très juste à propos d'Oiseaux mohicans, disait ceci : « La poésie de Daniel Biga est comme le panier d'un cleptomane, on en sort de tout ! ». Vous y incorporiez des slogans, des tracts, des publicités, des citations et des chroniques, en tout genre… Le monde extérieur et ses nuisances, l'univers de la ville y soufflaient aussi très fort ! Mais rien n'était jamais gratuit, ni même artificiel dans cet assemblage hétéroclite. C'est ça, la patte Daniel Biga... Vous-même, comment qualifieriez-vous vos poèmes de « jeunesse » ?

Par ailleurs, quand je reprends vos deux premiers recueils Oiseaux mohicans, Kilroy was here, presque 40 ans après, ça ne me semble pas avoir vieilli... La modernité de ces poèmes, leur révolte m'ont frappé, comme ce ton direct et très oral qui vous permet d'aller à tout. Le cocktail Molotov Biga bouscule son lecteur. L'amour, la tendresse, l'humain se confondent avec une revendication constante de liberté, une soif d'absolu rimbaldienne. Je me trompe ?
Entre 26-29 ans, étiez-vous conscient de tout cela ?

Daniel Biga : Vos deux premières questions me semblent proches l'une de l'autre, aussi vais-je tenter de les relier dans ma réponse... Bien sûr j'étais conscient ( relativement !) lorsque s'écrivaient Oiseaux mohicans et Kilroy… contemporains l'un de l'autre - tous les textes des deux recueils ont été écrits entre 1962 et 1966, à part un poème peut-être plus tardif d'un ou deux ans - de ce que je faisais alors et d'une certaine modernité - et actualité - de contenu comme de forme. Bien sûr l'on ne s'invente pas tout seul ! Lectures et influences sont nombreuses. Et les compagnonnages aussi ! Que ce soit à Nice, alors un vivier de l'avant-garde artistique et anti-art avec principalement le Labo 32 de Ben Vautier, boutique-galerie où passaient la plupart des artistes et écrivains de l'internationale niçoise ( à l'époque j'étais autant peintre que poète et j'ai participé à des dizaines et dizaines d'expositions, manifestations etc autant dans la région qu'en d'autres villes françaises - le réseau « underground » et à l'étranger aussi, principalement l'Italie pour ce qui me concerne), la revue Identités avec Alocco, Jean-Pierre et Régine Charles, Ernest Pignon, les groupes de théâtre Art Total et ses happenings, T.P.N. de Dédé Riquier, plus « politique », le Club des Jeunes de Jacques Lepage ( poète aujourd'hui oublié mais qui a joué un grand rôle avec les Rencontres Poétiques de Coaraze et le bulletin de coordination des revues et éditeurs de poésie, et en tant que critique d'art découvreur de « l'École de Nice »...etc etc, ... et tant et tant d'autres. Des livres ont été écrits là-dessus, je ne rajouterai pas le mien... Ah ! en ce qui concerne la poésie j'oubliais aussi la revue Chemin de Toulon ( Michel Flayeux, André Portal, Marcel Migozzi, Pierre Tilman...) qui plus tard devint la revue Archipels et plus tard encore les éditions Télo Martius...

F-X Farine : Que vous reste-t-il de l'expérience de la revue Chorus que vous aviez fondée avec Franck Venaille et Pierre Tilman, au lendemain de la Guerre d'Algérie, de 1962 à 1974

Daniel Biga : Chorus fut le pont qui s'établit entre « notre » province/provence et Paris. Il m'en reste de bons souvenirs et en tout cas ceux d'une période riche en découvertes, échanges, créations, contacts, etc... Il m'en reste des amitiés solides avec Franck Venaille, Pierre Tilman, que je ne vois pas trop souvent parce que je voyage peu désormais et Guy Bellay que je rencontre lui fréquemment car nous habitons tous deux Nantes.

F-X Farine : On a parlé de vous comme du premier Beatnik français ? Revendiquez-vous cette filiation ? Aviez-vous lu Kerouac, Ginsberg et toute la bande de la Beat Generation ? Et Claude Pélieu, le plus frenchy, d’entre eux ? Relisant votre journal Octobre (1973), j'ai remarqué une effusion verbale assez proche de ces poètes...

Daniel Biga : J'ai un peu lu Kerouac et les autres beats alors ( en 62-63 ?) et d'abord en anglais grâce à Ben dont c'était la langue maternelle et avant qu'ils soient traduits en français... Plus tard j'ai eu l'occasion de côtoyer Ginsberg, Burroughs... et Claude Pélieu en mai 1975 à Montréal, où - avec Jean-Louis Brau - nous étions trois français invités avec des dizaines d'autres, québécois, canadiens, américains aux Rencontres Internationales de la Contre-Culture... C'était bien mais l'on en était déjà à l'heure des bilans et manifestations de reconnaissance. Le mouvement ( international !) de 1968 avait eu son apogée et explosion. Des choix étaient faits ou allaient se faire : intégration, résistance, départs... Peu après je me retirais à Amirat, hors du circuit artistique et urbain, dans ma « montagne froide ». Je fais là référence à Gary Snyder ( trad. notamment des « colds moutains poems » de Han Shan) qui, dans sa démarche de vie comme dans son œuvre poétique est certainement le poète beat dont je me sens toujours le plus proche.

F-X Farine : On a surtout lu l'insolence et la verve de vos premiers poèmes, mais l'humour y était aussi très présent...

Daniel Biga : Oui ! j'ai toujours aimé jouer avec les mots... et j'aime bien les ruptures de ton et les « à-peu-près » de qualité douteuse... Rabelais - par exemple - m'a sûrement plus influencé qu'il n'y paraît !

F-X Farine : Pouvez-vous revenir, pour les plus jeunes d'entre nous, sur votre aventure au sein de l'École de Nice ? Étiez-vous déjà ami avec Ben, Ernest Pignon-Ernest, et J.M.G Le Clézio avant qu'ils ne deviennent des compagnons de route ?


Daniel Biga : j'ai rencontré Ben à 17 ans (1957) entrant pour la première fois dans sa boutique.., c'est là aussi que j'ai rencontré Le Clézio 1 ou 2 ans plus tard - mais nous ne nous sommes vraiment fréquentés que dans les années 70-75 - Ernest était un ami proche, ami d'ami(e)s, on se voyait notamment au Club des Jeunes, dans les répétitions des groupes de théâtre dont nous faisions les décors, où jouaient les copains(pines), les expos collectives, etc... Mais il y avait beaucoup d'effervescences, de contacts, d'influences... Il faudrait, outre les noms déjà cités, en nommer des dizaines d'autres - et le fait qu'ils soient restés anonymes ou qu'ils aient acquis quelque renommée durable ou éphémère ne dit rien sur l'importance qu'ils eurent ( ont encore pour certains) pour moi. Beaucoup de peintres, sculpteurs ( on parlait peu de « plasticiens » à l'époque !), quelques écrivains, gens de théâtre, écrivains, musiciens, et surtout gens de curiosité, engagés vitalement, engagés libertairement, politiquement etc... : Serge Oldenbourg, Robert Filliou, Eric Dietman, Claude Viallat, Martial Raysse, Malaval, Gilli, Claude Réva, Alain Peglion, Boutchi, Chartron... Robert Bozzi, Roland Flexner, Martine Doytier, Saytour, Pluchart,... Norge, Onimus, Monticelli, Jo Jones, André Villers, les Heylergers, G. Brecht, Albert Chubac, Ugo Carrega, William L. Soerensen, Cantin, Angel, etc etc : tant d'autres demeurés dans l'anonymat ou y retournés ! mais pas dans le tamis de la mémoire !

F-X Farine : Au cours de ces années, vous avez exercé plusieurs petits métiers, je crois... Vous avez même été garçon de café ? Mais vous viviez avant tout pour écrire et être sur la route, n'est-ce pas ? Dans le dernier poème de Kilroy was here (1972), vous dites : « Ce matin j'ai eu une peur panique : j'ai failli trouver du travail travailler travailler lavorare stanca - je m'inquiète - et oublier encore plus de la vie de la poésie ».

Daniel Biga : j'ai fait un peu n'importe quoi, ce que je trouvais, ou ce que je voulais essayer, quelque temps...Vivant de peu cela me convenait assez. Ce dont j'avais peur plus que tout c'était du travail « à vie » ( comme une condamnation « à perpétuité » !) Ma liberté ( croyais-je !) était dans le fait de faire des remplacements, des intérims, de me dire que je pouvais partir quand je voulais... Et puis il faut dire que j'avais vécu 28 mois d'armée ( dont une partie en Algérie !) et que toutes les contraintes m'étaient encore plus insupportables qu'avant... à propos de ce temps militaire ( oct.59 - mars 62) autant dire qu'il m'avait fortement coupé de Nice et des artistes : les préoccupations n'avaient pas grand-chose à voir ensemble et il était difficile de parler et de se comprendre d'un monde à l'autre !

F-X Farine : Revenons à votre parcours poétique...
À partir du recueil Né Nu (1984) - J.M.G Le Clézio et Jean Orizet l'ont observé tous deux - , « Une grâce vous est venue, une luminosité... ». On retrouve cette paix intérieure, cette accalmie dans quelques uns de vos recueils suivants dont, C'est l'été, Carnet des Ref(o)uges, mais elle se manifeste aussi en filigranes de la plupart des poèmes de Stations du Chemin (1983-1987). À quoi est due cette évolution ? La révolte use-t-elle son poète ?

Daniel Biga : je crois que je n'ai pas une écriture - mais des écritures - et des cycles aussi de paix, de révolte, de grâce, de colère... je suis construit de contradictions : il m'est impossible d'autrement m'imaginer et je fais avec ! Mais je suis sûr qu'il y a aussi des moments zen ou méditatifs dans mes premiers livres !
Ceci dit sans m'assagir vraiment j'avais osé vivre ce retour montagnard, essentiel pour moi ( rappel d'une enfance dans le Haut-Var dans des années de guerre - et immédiate après guerre) dans une pauvreté volontaire, une simplification de vie... A compté aussi le retour au Sahara algérien ( mais volontairement, dans une démarche de paix, vingt ans après, comme coopérant-enseignant à Biskra) ; un travail aussi - en plusieurs étapes et formes - de psychothérapie, de recherches spirituelles, etc... Mais il me semble que mes livres, poèmes ou proses, racontent cela en beaucoup mieux que je ne l'explicite maintenant : l'autobiographique ne doit pas tomber dans l'anecdote narcissique, je pense !

F-X Farine : C’est durant cette période que vous avez écrit également L'Amour d'Amirat (1984). J’aime beaucoup ce livre, qui contient, comme les Lettres de Gourgounel de Kenneth White, « toute la saveur du réel, une poésie rude, sans affectation ni complication inutile ».

Daniel Biga : Moi aussi ! Ces livres peuvent être relus - à l'instar, par exemple d'un
Walden, ou la vie dans les bois de Thoreau - à petites doses.

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1 Amirat se trouve dans la vallée de l’Estéron (Alpes-Maritimes) à la limite des Alpes-de-Haute-Provence et du Var, à 80 km env. de Nice et de Draguignan.

2 © Photo de Daniel Biga, extraite du site Les Mots d'Azur de Pierre-Jean Blazy

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